Architecture de l’amour

L’artiste et le geometre,Pierre Debeaux, architecte (1925-2001)

Pierre Debeaux, architecte, penseur et créateur d’exception est décédé en janvier 2001 à Toulouse. Il est certainement, dans nos régions, l’architecte le plus inventif, le plus exigeant et le plus original de sa génération.
Comparable par sa profonde culture et par sa foi en la puissance révolutionnaire de l’art à Le Corbusier l’architecte ou à Xenakis, l’ingénieur musicien, il nous laisse une oeuvre d’une rare intégrité de pensée et d’une grande force plastique.
Cette figure de l’architecture et de la culture artistique d’après guerre à Toulouse doit aujourd’hui prendre la place qui lui revient dans notre histoire et nos mémoires de sorte que les générations actuelles, ainsi que le pouvoir politique et administratif prennent conscience de la valeur de l’oeuvre qu’il nous a laissée.
Ce sera également l’occasion de prendre en considération la valeur patrimoniale des architectures du XXème siècle et particulièrement celles des années 50/60 dont les meilleures ¦uvres sont aujourd’hui reconnues par tous les professionnels et amateurs d’architecture.

Pierre Debeaux et le béton armé

Pierre Debeaux est un des rares architectes à avoir toujours privilégié l’emploi du béton brut de décoffrage. Il aimait ce matériau pour sa plasticité et ses qualités tectoniques, parce qu’il lui permettait le développement d’une architecture tout à la fois massive, sculpturale, et aérienne.
Seul le béton armé permet en effet de toutes les ressources structurelles et plastiques des voiles minces et des surfaces réglées à double courbure de type paraboloïde hyperbolique. Ces surfaces à la fois droites et courbes, souples et tendues qui parlent à la raison et à la sensibilité satisfaisaient en Debeaux le géomètre et l’artiste.
Mais il aimait aussi le béton armé pour ce qu’il peut avoir de rude et d’austère, comme si, ainsi traité, il était le seul matériau qui puisse être élevé à la dignité de la pierre. Mais là où l’on pourrait s’attendre à un certain brutalisme associé souvent à l’usage du béton brut, Pierre Debeaux atteignait au contraire à une douceur et à une harmonie quasi orientale : son béton y est finement coffré formant comme un voile qui joue avec la lumière.
Et si les piliers monumentaux de la caserne J. Vion paraissent exalter ou dramatiser la pesanteur à la manière romaine, c’est par le jeu des plans libres, des saillies inattendues, des escaliers aériens, des dalles qui semblent se détacher des murs et flotter dans les aires comme en apesanteur que Pierre Debeaux grâce au béton armé peut déployer tout le raffinement de son art, un béton transcendé par cette harmonie des rapports et des proportions qui signe toute grande architecture.
Mais l’homme avait de plus une compréhension intime de ce matériau composite au point qu’il réalisait lui-même certains éléments particuliers, comme les cheminées intérieures, pour en tirer les formes les plus libres et inventives, à la manière d’un sculpteur, laissant ensuite à l’entreprise le soin de revêtir de béton la structure-sculpture qu’il avait patiemment tissée de ses mains.
Les seules architectures auxquelles cette oeuvre puissamment originale peut être finalement comparée sont celles de la maturité Corbuséenne et en particulier le couvent de la Tourette et les réalisations d’Ahmedabad et de Chandigarh en Inde, oeuvres coulées toute entière en béton brut de décoffrage.
On y retrouve ce même béton vibrant du travail des hommes, spiritualisé par la lumière, résonnant par la franche géométrie qui résonne en harmonies quisi musicales. C’est ce béton qu’aimait Pierre Debeaux par dessus tout, c’est lui qui l’attachait à la terre et le menait vers le ciel lumineux de l’esprit, terrien et mustique à la fois, c’était là sa pierre, celle du moderne héritier des maîtres d’oeuvres romans.

…une intuition fondamentale entre art et science

 

On trouve au coeur des recherches de Pierre Debeaux l’intuition fondamentale d’un principe générateur d’harmonie. Ce principe qui implique indissociablement l’espace et le temps, c’est l’énergie.
Cette intuition, qui est celle de l’artiste et non du géomètre, se trouve confirmée par la relation établie scientifiquement au début du XXe siècle par Albert Einstein entre la masse et l’énergie, puis entre l’espace et le temps. D’où le pont qu’à partir des années 60 Pierre Debeaux ne cessera de vouloir établir, par la géométrie, entre l’art et la science de son temps.
C’est dans cette perspective qu’il faut resituer les recherches sur les structures spatiales auto-tendues qu’il développe à partir de 1965.
Ce qui distingue les recherches de Pierre Debeaux de celles de ses prédéceseurs tient dans un contant effort pour déployer dans l’espace au moyen de fléaux obliques et de tirants des énergies antagonistes dont la charge verticale qu’elles reprennent n’est plus que le prétexte : mais c’est surtout par la prise en compte de l’énergie potentielle de flexion de ces fléaux qu’il révèle une part de l’énergie propre aux matériaux eux-mêmes.
Pierre Debeaux développe une véritable philosophie structurale touchant aussi bien la nature que les arts…. … L’oeuvre de Pierre Debeaux reste incompréhensible si l’on en exclut cette quête proprement artistique qui vise le déploiement d’une tension, d’un dynamisme interne à l’oeuvre, composée selon un équilibre, une eurythmie, une symétrie, où la plus grande énergie se trouve ramassée et contenue dans une forme qui nous paraît alors comme suspendue hors de l’espace et du temps.
C’est le propre de la beauté que de nous élever au-dessus de l’espace et du temps immédiat pour nous plonter dans un état de conscience où l’espace nous paraît s’étendre à l’infini et le temps ralentir jusqu’à s’immobiliser. Ces structures jouent sans cesse de cette illusion spécifique, une impression de suspension en apesanteur, tout en déployant un dynamisme et des qualités esthétiques tout à fait exceptionnelles….
Si les recherches de Pierre Debeaux sur les structures auto-tendues n’ont que très peu d’applications structurelles dans le bâtiment, et restent essentiellement métaphoriques du point de vue de la recherche scientifique.
Elles sont par contre exceptionnelles sur le plan artistique intégrant d’une part, grâce à l’intégration de la flexion, le cinétisme de leur déploiement dans l’espace et établissant par la multiplicatin des fléaux une synthèse entre les structures auto-tendues et les surfaces réglées de type hyperboloïde. Les apports essentiels de Pierre Debeaux dans ce domaine sont donc avant tout artistiques, mais aussi philosophiques et géométriques.

 

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